L’effondrement, le 11 novembre 2025, du nouveau pont cantilever « Red Flag » (ch. Hongqi, « Drapeau Rouge »), long de 758 mètres, dans le village de Drakpar (Baowan), à Barkham (Ma’erkang), dans la préfecture autonome tibétaine de Ngaba (Aba), au Sichuan, met en évidence les risques majeurs associés aux gigantesques projets d’infrastructures chinois au Tibet. Cet incident confirme le risque élevé de catastrophes similaires à l’avenir, provoquées par le vaste et imprudent programme de construction de barrages hydroélectriques de la Chine.
Une surveillance en temps réel avait détecté une instabilité du versant 24 heures avant le glissement de terrain, ce qui a permis d’éviter toute perte humaine lors de l’effondrement du pont. Toutefois, cet événement révèle un problème systémique : l’approbation et la construction d’infrastructures majeures sur des sites à haut risque et géologiquement instables. L’ensemble de cette frénésie de construction est motivé par des impératifs politiques et par la volonté d’exploiter pleinement les ressources tibétaines afin de répondre à la demande énergétique croissante de la Chine et, à terme, de devenir exportatrice d’énergie.
Capture d’écran du pont avant son effondrement (CCTV, mai 2025)
Capture d’écran du barrage et du pont en construction. Le cadre jaune indique le site du barrage de Shuangjiangkou, et le cadre rouge celui du pont Red Flag. (Image Google Earth, 2021 ; coordonnées : 31°49′13″N 101°54′26″E)
Construction dans une région instable
Le pont Red Flag constituait un tronçon clé de la route nationale chinoise G317, qui relie la Chine au Tibet. Achevé en janvier 2025, il a été ouvert à la circulation en avril et faisait partie intégrante du projet de la centrale hydroélectrique de Shuangjiangkou sur la rivière Gyalmo Ngulchu (རྒྱལ་མོ་རྔུལ་ཆུ ; Dadu, ou Salween). Situé dans l’une des régions les plus instables géologiquement au monde – à la jonction du plateau tibétain et du bassin du Sichuan – le pont était censé, selon les autorités chinoises, résister à des séismes de magnitude 8,0, avant d’être emporté par un glissement de terrain.
Les premières enquêtes attribuent la rupture de la rampe d’accès du côté de la rive droite du pont (environ 130 mètres) à un glissement de terrain provoqué par l’instabilité géologique des versants montagneux adjacents. Cette instabilité a été aggravée par l’accumulation d’eau et la pression exercée par le barrage voisin de Shuangjiangkou (le cinquième d’une longue chaîne de 28 barrages prévus sur la rivière Gyalmo Ngulchu).
Le barrage de Shuangjiangkou, présenté comme le « plus haut barrage du monde » avec ses 315 mètres une fois achevé, a commencé son premier remplissage le 3 avril 2025, la deuxième phase de mise en eau débutant le 10 octobre 2025 – soit quelques semaines seulement avant l’effondrement.
Déstabilisation comme facteur de rupture
Les éléments disponibles indiquent que la principale cause du glissement de terrain serait une déstabilisation géologique induite par le réservoir, plutôt qu’un défaut structurel du pont lui-même.
Facteurs clés :
- Proximité : Le pont Red Flag traverse une gorge située immédiatement à proximité du site du barrage de Shuangjiangkou sur la rivière Gyalmo Ngulchu.
- Pression hydrostatique : La mise en eau a débuté en avril 2025, entraînant une élévation du niveau de l’eau et la saturation de versants montagneux instables. Ce processus a provoqué la submersion de l’ancienne vallée fluviale et exercé une pression hydrostatique sur les pentes et formations géologiques environnantes. Cela correspond au principe hydrologique et géotechnique selon lequel la montée des eaux peut saturer les sols, réduire leur résistance au cisaillement, augmenter la pression interstitielle et déclencher des instabilités de versant. L’effondrement du pont est survenu six mois après le début de la mise en eau du réservoir, ce qui renforce la probabilité d’un rôle déclencheur du remplissage du barrage. Cette hypothèse est corroborée par des analyses d’experts attribuant l’incident à une instabilité de versant induite par le réservoir, tout en critiquant la construction rapide de barrages dans des zones géologiquement vulnérables. Les autorités locales chinoises ont, de leur côté, attribué l’effondrement à la dégradation des conditions montagneuses et à un glissement de terrain, sans toutefois confirmer un lien causal avec la mise en eau.
- Glissement de terrain massif : Le glissement de terrain qui a suivi a déplacé environ 3 millions de mètres cubes de matériaux, touchant directement les piles du pont et la travée du côté droit.
Centrale hydroélectrique de Shuangjiangkou
La centrale hydroélectrique de Shuangjiangkou a entamé ses travaux préparatoires en septembre 2005, a obtenu l’approbation de l’État le 9 avril 2015, a été officiellement lancée le 13 juillet 2015 et le cours de la rivière a été dévié le 8 décembre 2015.[1]
Construite à la confluence des rivières Kyomkyo (ཀྱོམ་ཀྱོ་ ; Jiamuzu) et Trokyab (ཁྲོ་སྐྱབས་ ; Chuosijia), dans la préfecture autonome tibétaine et qiang de Ngaba, une zone sismiquement active, ce projet de 2 GW a été rapidement accéléré dans le cadre du 14e plan quinquennal chinois.
Le coût humain : déplacement des communautés tibétaines
La construction du barrage de Shuangjiangkou a entraîné de lourds coûts humains, principalement à travers le déplacement forcé des communautés tibétaines locales. Le réservoir de 3,135 milliards de mètres cubes, s’étendant sur deux districts (Barkham et Chuchen (Jinchuan)), a submergé des villages, des terres agricoles et des sites culturels tibétains le long de la rivière Gyalmo Nguchu sur laquelle le barrage est construit, déplaçant environ 6 300 Tibétains qui dépendaient de ces terres pour l’élevage et l’agriculture de subsistance.[2]
Dans une requête personnelle formelle déposée en février 2025, une veuve déplacée par le barrage a demandé une révision de son indemnisation pour le logement, déplorant qu’en août de l’année précédente, environ 80 % des maisons de son village avaient déjà été démolies.
Cette situation rappelle des conflits précédents, tels que les protestations contre la construction du barrage voisin de Kamtok (Gangtuo) dans le district de Derge, où des centaines de Tibétains ont été arrêtés et détenus pour s’être opposés à l’inondation prévue de leurs terres et de leurs sites sacrés en février 2024.[3] L’un des détenus serait actuellement en soins intensifs dans un hôpital de Chengdu après avoir subi des tortures et d’autres traitements inhumains lors de sa détention par les autorités chinoises.[4]
L’effondrement du pont constitue une manifestation concrète des immenses risques géologiques présents au Tibet, où la volonté de développer des infrastructures énergétiques ignore la forte instabilité tectonique de la région, créant ainsi des responsabilités et des conséquences à long terme. Il rappelle également que si les projets hydroélectriques chinois sont menés à terme, 1,2 million de Tibétains seront contraints de quitter leurs terres et leurs foyers traditionnels.
Il illustre enfin les conséquences géologiques des grands barrages hydroélectriques sur le plateau tibétain, où les ambitions énergétiques de Pékin entrent en collision avec une tectonique fragile et avec le déplacement de communautés tibétaines présentes sur ces terres depuis des siècles. Si des évacuations rapides ont permis d’éviter une tragédie cette fois-ci, cet événement constitue un signal d’alarme pour le développement dans des écosystèmes vulnérables, suggérant la nécessité d’une réévaluation immédiate des projets hydroélectriques chinois au Tibet.
Une catastrophe annoncée : le barrage de Medog
Le projet hydroélectrique de Medog est le projet hydroélectrique le plus ambitieux de la Chine au Tibet. Actuellement en phase préparatoire après avoir été classé prioritaire dans le 14e plan quinquennal, la Chine entend exploiter l’énorme potentiel hydroélectrique offert par une chute de 2 000 mètres d’altitude sur 50 km, en perçant un tunnel à travers la montagne Namcha Barwa (7 782 m).
Medog se situe à la frontière où le plateau tibétain rencontre l’Inde, une zone exposée aux séismes et aux glissements de terrain, mais aussi à des tensions géopolitiques liées à une frontière contestée. La construction et la dérivation du fleuve risquent d’interrompre le débit de l’eau en Inde, et tout accident majeur pourrait provoquer d’importants dégâts sous forme de crues soudaines. Le rayon de 50 km autour du projet prévu est une zone verdoyante, dont 60 % des terres sont boisées.
Compte tenu de l’ampleur du projet hydroélectrique et des risques de glissements de terrain liés à sa construction, il est très probable qu’environ 24 217 habitants vivant dans un rayon de 50 km soient affectés par le chantier et les infrastructures associées.[5] Une seule rupture à cet endroit pourrait déclencher des inondations catastrophiques dans les États indiens de l’Arunachal Pradesh et de l’Assam. Si l’effondrement du pont Red Flag constitue un avertissement saisissant, Medog apparaît comme une catastrophe potentielle à grande échelle.
En janvier 2025, à la suite d’un important séisme dans le district de Dingri, préfecture de Shigatse, les autorités chinoises ont vidé trois réservoirs endommagés et relocalisé au moins 1 500 habitants des villages situés en aval à titre de précaution face à un risque de rupture de barrage. Cet épisode illustre de manière frappante la vulnérabilité des infrastructures hydroélectriques de grande envergure face aux événements sismiques.[6] Pourtant, la Chine continue d’affirmer que le futur barrage de Medog (Motuo) – qui serait le plus grand et le plus puissant du monde – sur le fleuve Yarlung Tsangpo, à proximité de la frontière contestée avec l’Inde, sera entièrement résistant aux séismes, malgré les risques multiples et bien documentés que présentent de tels projets dans l’une des zones tectoniques les plus actives de la planète.
Le mythe de l’hydroélectricité propre
Les grands barrages hydroélectriques sur le plateau tibétain ne sont ni écologiquement propres ni sûrs, ni socialement justes. Sur le plan écologique, leurs impacts sont considérables. Des données scientifiques montrent que l’hydroélectricité n’est pas une solution fiable face au changement climatique. Loin d’être neutres en carbone, les grands barrages peuvent libérer d’importantes quantités de méthane – un puissant gaz à effet de serre – ce qui les rend particulièrement problématiques dans la fenêtre de temps de plus en plus réduite pour limiter efficacement les émissions mondiales.
La Chine avait fait preuve d’une certaine prudence en 2004, lorsque le Premier ministre Wen Jiabao avait suspendu 13 barrages sur la rivière Gyalmo Ngulchu ainsi que le projet des gorges du Saut du Tigre, en raison de préoccupations sociales et environnementales.[7] Toutefois, l’expansion de l’hydroélectricité en Chine s’est accélérée à partir de 2011 avec le lancement du 12e plan quinquennal (2011-2015), qui a fait de l’hydroélectricité un pilier de l’énergie « bas carbone » afin de répondre à la demande croissante et de réduire la dépendance au charbon.[8]
La sagesse écologique tibétaine
Face à la priorité nationale absolue donnée par la Chine à la sécurisation de ses approvisionnements énergétiques et à sa stratégie visant à intégrer toujours davantage le Tibet à la Chine, Pékin devrait poursuivre ses politiques destructrices en matière d’énergie et d’hydroélectricité au Tibet, malgré l’instabilité géologique sous-jacente, le fort risque sismique et les importantes vulnérabilités environnementales.
Pendant des millénaires, les communautés tibétaines se sont adaptées à l’environnement extrême et fragile du plateau tibétain en adoptant des approches modestes, résilientes et à faible impact pour la construction et l’utilisation des ressources. Si les décideurs de Pékin étaient disposés à intégrer ce savoir et cette expérience accumulés, tout en poursuivant de véritables initiatives énergétiques propres et équitables, le développement au Tibet pourrait gagner en durabilité, en sécurité et en compatibilité écologique – ouvrant ainsi une voie plus soutenable sur le plus haut plateau du monde.
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Notes de bas de page :
[1] Shanping Li et Bin Duan, « The Highest Dam in the World under Construction: The Shuangjiangkou Core-Wall Rockfill Dam », Engineering, vol. 2, no 3 (septembre 2016), p. 274–275, https://doi.org/10.1016/J.ENG.2016.03.019.
[2] Bin Duan (段斌) et Gang Chen (陈刚), « 大渡河流域水电科学开发实践分析 » [Analyse de la mise en œuvre du développement scientifique de l’hydroélectricité dans le bassin du Dadu], 水电与新能源 [Hydraulic Power and New Energy], no 6 (2013), p. 7. Voir aussi : Duan Bin 段斌 et Chen Gang 陈刚, « 和谐理念下的大渡河水电开发关键技术问题前期论证与研究 » [Étude préliminaire et démonstration des principaux problèmes techniques du développement hydroélectrique du Dadu dans le cadre du concept d’harmonie], Chengdu : China Gezhouba Group Corporation Dadu River Basin Hydropower Development Co., Ltd., 2013. http://www.chincold.org.cn/chincold/rootfiles/2013/08/02/1375149235406742-1375149235428451.pdf. Voir aussi : « China Energy News », 20 juillet 2015, p. 16, http://paper.people.com.cn/zgnyb/html/2015-07/20/content_1589721.htm
[3] International Campaign for Tibet, « Taming the Drichu: China’s Derge Dam Threatens Tibetan Culture and Communities », Save Tibet, 1er juillet 2024, https://savetibet.org/taming-the-drichu-chinas-derge-dam-threatens-tibetan-culture-and-communities/.
[4] Tibetan American Network ཨ་རི་བོད་མིའི་བརྙན་འཕྲིན།, « Tibetan Monastic Leaders Jailed, One Near Death After Torture in Chinese Prison Over Dam Protests », 30 octobre 2025, vidéo YouTube, 0:00, https://www.youtube.com/watch?v=qRQAuZGTLbk.
[5] International Campaign for Tibet, « Chinese Hydropower: Damming Tibet’s Culture, Community, and Environment », décembre 2024, https://savetibet.org/chinese-hydropower/.
[6] International Campaign for Tibet, « Tibet Earthquake: Tibetan Resilience and Future Risks », Save Tibet, 7 janvier 2025, https://savetibet.org/tibet-earthquake-tibetan-resilience-and-future-risks/.
[7] Watts, Jonathan, « Chinese Premier Orders Dam Project on Tibetan Border to Be Reviewed », The Guardian, 10 avril 2004, https://www.theguardian.com/world/2004/apr/10/china.jonathanwatts.
[8] République populaire de Chine, Le 12e plan quinquennal pour le développement économique et social national de la République populaire de Chine (2011–2015) (adopté par la quatrième session de la onzième Assemblée nationale populaire, 14 mars 2011), traduction anglaise, Asia Pacific Energy Research Centre, https://policy.asiapacificenergy.org/node/37. Voir aussi : Center for Climate and Energy Solutions (C2ES), Energy and Climate Goals of China’s 12th Five-Year Plan (Arlington, VA : C2ES, mars 2011), https://www.c2es.org/wp-content/uploads/2011/03/energy-climate-goals-chinas-twelfth-five-year-plan.pdf.

