Après la catastrophe au Népal et au Tibet, ICT appelle à un accès humanitaire au Tibet et à des informations indépendantes et rapides

Les familles des personnes portées disparues restent sans réponse, tandis que la Chine restreint l’accès, sanctionne au moins 19 personnes pour avoir publié des messages sur les inondations remettant en cause les chiffres officiels des victimes et amplifie le récit des autorités sur les opérations de secours.

Suite aux inondations et glissements de terrain catastrophiques qui ont frappé le 26 août la région située le long de la frontière entre le Népal et le Tibet, International Campaign for Tibet appelle à la publication immédiate d’informations complètes, rapides et vérifiables de manière indépendante sur le nombre de victimes, les personnes portées disparues et la situation dans le comté de Kyirong (chinois : Jilong, également appelé Gyirong), dans la préfecture de Shigatsé, au Tibet. Elle demande également un accès véritable pour les journalistes et observateurs indépendants.

Ces mesures sont nécessaires de toute urgence pour des raisons humanitaires : elles permettraient aux familles de déterminer ce qu’il est advenu de leurs proches portés disparus et de savoir où ils se trouvent, d’identifier les communautés touchées et leurs besoins non satisfaits, et de contribuer à des opérations efficaces de recherche, de sauvetage et de secours. ICT demande également que les organisations humanitaires internationales puissent accéder sans entrave aux zones touchées et que les gouvernements du monde entier fassent pression sur Pékin pour qu’il fournisse des informations et garantisse un accès à la mesure de l’ampleur de la catastrophe.

Ces demandes sont devenues d’autant plus urgentes que les autorités chinoises imposent un contrôle sévère de l’information et sanctionnent des personnes pour des publications en ligne que les autorités qualifient de « rumeurs », notamment celles affirmant que le nombre de victimes au Tibet est nettement supérieur aux chiffres officiels. Les médias officiels chinois ont indiqué le 3 septembre que sept personnes supplémentaires avaient été convoquées, sanctionnées ou réprimandées pour avoir publié des informations liées aux inondations. Dans une déclaration publiée le 31 août, le service de cybersécurité du ministère de la Sécurité publique a indiqué que les autorités avaient infligé des « sanctions administratives » à 10 personnes, dont sept pour avoir affirmé que le véritable bilan dépassait les 1 000 morts. Selon le dernier décompte d’ICT, au moins 19 personnes ont désormais été ciblées ou sanctionnées en lien avec des publications relatives à la catastrophe.

Les autorités chinoises ont fait état de 21 morts et de 541 personnes portées disparues au Tibet à la mi-journée du 2 septembre et n’avaient annoncé aucune nouvelle évolution du bilan au 3 septembre. Dans leur mise à jour du 30 août, elles indiquaient que 261 des personnes portées disparues étaient des ressortissants étrangers originaires de 23 pays, dont 104 Népalais, 49 Indiens, 33 Lettons, 18 Américains et 15 Britanniques. Aucun de ces chiffres officiels ne peut être vérifié de manière indépendante tant que les journalistes, les organisations humanitaires internationales et les autres observateurs indépendants restent interdits d’accès à la zone touchée.

Pour les familles des personnes portées disparues, ce vide d’information prolonge des jours d’incertitude et les prive de réponses fiables et communiquées en temps utile sur le sort et le lieu où se trouvent leurs proches. Les autorités chinoises ont indiqué qu’à midi le 2 septembre, elles avaient reçu 876 appels concernant des personnes signalées comme mortes ou disparues – 448 appels en provenance de Chine et 428 appels internationaux – ce qui souligne l’ampleur de la demande d’informations officielles et fiables.

« L’appel d’ICT à davantage de transparence et à un meilleur accès à l’information repose avant tout sur des considérations humanitaires », a déclaré la présidente d’International Campaign for Tibet Tencho Gyatso. « Face à une catastrophe d’une telle ampleur, des informations fiables et communiquées en temps utile peuvent contribuer à sauver des vies. »

Informations en provenance du Tibet

Des sources ont indiqué à ICT que les survivants et les personnes déplacées avaient été évacués vers la ville de Kyirong et placés sous surveillance centralisée, tandis que les communications et les visites étaient restreintes. Le 30 août, des sources d’ICT ont fait état de séances obligatoires de propagande et de « conseil psychologique » organisées par le gouvernement dans ces lieux. Selon les médias d’État chinois du 3 septembre, les autorités ont indiqué qu’une équipe de 70 professionnels avait été chargée d’apporter un soutien psychologique aux familles des personnes signalées comme mortes ou disparues et qu’elle était intervenue à 1 107 reprises. Elles ont ajouté que 1 220 personnes avaient été mobilisées pour soutenir ces services.

Des sources ont indiqué à ICT que quatre villages, dont Rizi, Sale, Serchung et Labi, figuraient parmi les localités les plus durement touchées du comté de Kyirong et que de nombreuses personnes étaient toujours portées disparues. ICT a également reçu des informations selon lesquelles les secours n’auraient atteint certaines communautés qu’environ 50 heures après les inondations. Selon les sources, quelque 140 survivants de Sale, dont des enfants d’un internat local, ont été évacués le troisième jour. Des Tibétains venus d’autres régions qui souhaitaient apporter directement leur aide auraient été contraints de transférer leurs fonds et leurs dons aux autorités gouvernementales et empêchés de fournir une aide directe, ont indiqué les sources.

Les autorités chinoises ont largement communiqué sur la réponse de l’État et les opérations de secours par l’intermédiaire des médias d’État officiels. Les autorités ont indiqué que le gouvernement régional avait déclenché le niveau d’alerte maximal en cas de catastrophe naturelle ; que le gouvernement central avait débloqué 220 millions de yuans pour les opérations de secours et le relèvement d’urgence ; et que 2 141 personnes, 269 véhicules de secours et 3 922 équipements ou ensembles d’équipements de secours avaient été mobilisés. Elles ont également indiqué que 499 personnes provenant de cinq villages à haut risque avaient été évacuées vers cinq sites de relogement, que 555 touristes chinois avaient été évacués et que plus de 57 000 articles de secours avaient été distribués.

L’ampleur de la réponse annoncée souligne la gravité de la catastrophe, mais les informations officielles ne sauraient se substituer à un examen indépendant permettant de déterminer si l’aide est effectivement parvenue à toutes les communautés touchées, si les chiffres officiels des victimes sont complets ou si les survivants peuvent faire part de leur expérience et de leurs besoins sans restriction.

Contrôle de l’information et amplification du récit officiel

Les restrictions sévères imposées à la liberté d’expression et à l’accès au territoire rendent particulièrement difficile l’obtention d’informations de terrain au Tibet. Les habitants craignent de partager des informations, même lorsqu’il est possible d’établir un contact avec eux. Une source a indiqué à ICT qu’il était « extrêmement dangereux » de parler, tandis qu’une autre a demandé à ICT de ne plus chercher à la contacter en raison de la situation critique. Ces avertissements montrent à quel point la répression entrave non seulement la couverture publique de la catastrophe, mais aussi les efforts les plus élémentaires pour déterminer la situation des communautés touchées.

Des sources ont indiqué à ICT que les groupes WeChat et les espaces de commentaires faisaient l’objet d’une modération étroite visant à amplifier les messages faisant l’éloge de la réponse du gouvernement et à supprimer les critiques. Les médias d’État se sont principalement concentrés sur les directives des dirigeants, la réparation des routes, les chiffres relatifs aux moyens mobilisés et les opérations de secours organisées par les autorités, tout en fournissant peu d’informations au niveau local sur les victimes, les personnes portées disparues et l’expérience des survivants. Les correspondants étrangers et les médias indépendants n’ont pas été autorisés à accéder librement au Tibet, tandis que des vidéos et autres documents de première main publiés sur les plateformes chinoises de réseaux sociaux ont disparu.

Dans le cadre de la campagne « Clair et net : nettoyage du cyberespace », toujours en cours, les autorités chinoises ont également sanctionné, convoqué ou réprimandé des personnes ayant partagé des informations sur les inondations à Kyirong ou remis en question les statistiques officielles. Une notification gouvernementale du 30 août a révélé que des sanctions administratives avaient été infligées à au moins 10 personnes pour avoir diffusé en ligne des « rumeurs » sur la catastrophe ; parmi elles, sept avaient publié des messages affirmant que plus de 1 000 personnes étaient mortes. ICT a également appris qu’à Lhokha, deux personnes avaient été interrogées, soumises à une « critique et éducation » et contraintes de supprimer des publications que les autorités avaient qualifiées de fausses ou d’exagérées. Le 3 septembre, un rapport local a indiqué que sept autres personnes avaient été convoquées, sanctionnées ou réprimandées pour des publications liées aux inondations.

Selon le dernier décompte d’ICT, au moins 19 personnes ont désormais fait l’objet de mesures policières ou administratives pour avoir prétendument diffusé des « rumeurs » au sujet de la catastrophe.

Ces restrictions semblent faire partie intégrante de la réponse officielle à la catastrophe. Lors d’une réunion consacrée aux opérations de secours d’urgence le 1er septembre, Wang Junzheng, secrétaire du Parti communiste de la Région autonome du Tibet, a insisté sur le respect des directives et de la pensée politique de Xi Jinping. Selon le compte rendu officiel de la réunion, Wang a également fait de la maîtrise de l’opinion publique en ligne, du « maintien de la stabilité » et de la préservation de la stabilité politique à long terme des priorités.

Sanctionner la diffusion d’informations sur une catastrophe alimente la peur et l’autocensure au moment même où la fiabilité des informations revêt une importance cruciale. Aussi précieuses soient-elles, les images officielles des opérations de secours ne peuvent remplacer le travail de journalistes indépendants interrogeant les survivants, un accès humanitaire sans entrave, des informations régulières fournies aux familles touchées et un décompte crédible, village par village, des personnes décédées et disparues.

La crise de l’information au Tibet gagne l’attention internationale

Depuis le début de la catastrophe, ICT, aux côtés d’autres organisations tibétaines et internationales de soutien au Tibet, d’organisations de défense des droits humains, de réseaux de plaidoyer et de militants, s’est mobilisée pour attirer l’attention des médias internationaux, afin que la situation à l’intérieur du Tibet – ainsi que les conséquences des restrictions imposées par Pékin – restent au cœur de la réponse internationale.

La présidente d’ICT, Tencho Gyatso, a mis en évidence le contraste entre la couverture libre des événements au Népal et l’environnement informationnel contrôlé au Tibet. « Ce qui est visible au Népal révèle ce qui est dissimulé au Tibet », a déclaré Gyatso au Guardian. Lors d’interviews télévisées accordées à CNBC-TV18 et à Sky News, ainsi que dans des entretiens avec La Croix, l’AFP, Le Monde et d’autres médias, Gyatso a souligné que le reste du monde n’avait accès qu’à la version du Parti communiste chinois sur la réponse à la catastrophe, plutôt qu’à une vision complète de son impact sur les communautés tibétaines.

Le directeur exécutif d’ICT, Ryan Fioresi, a insisté, dans des interventions auprès du New York Times, de CNN et de BBC Newshour, sur la rareté des informations vérifiables en provenance du Tibet, l’exclusion des journalistes et observateurs indépendants et la dépendance de la communauté internationale à l’égard des médias d’État chinois. Dans des entretiens accordés à NPR, à Radio Free Asia, à ABC News Australia et à d’autres médias, il a souligné que la couverture officielle mettait l’accent sur les directives de Xi Jinping et les opérations de secours menées par l’État, au détriment du vécu des survivants et de l’ampleur réelle des pertes humaines et des destructions.

Dans une tribune publiée par The Diplomat, Fioresi a également fait valoir que la catastrophe avait mis en lumière un vide informationnel plus vaste, imposé par le PCC au Tibet. Il a appelé à un accès libre au territoire, à un renforcement du partage régional des informations sur les risques de catastrophe et à une réponse à la mesure des besoins concernant les ressortissants étrangers portés disparus. Dans une tribune publiée par La Libre Belgique, le directeur des politiques européennes d’ICT, Vincent Metten, a élargi le plaidoyer public d’ICT sur la catastrophe au Népal et au Tibet aux publics belge et européen.

Les représentants d’ICT ont également échangé avec Deutsche Welle, The Telegraph, ZDF Heute, Tagesschau, El País, NPR, la Frankfurter Allgemeine Zeitung, la Süddeutsche Zeitung, le Tagesspiegel et d’autres médias. Kai Müller, Directeur exécutif d’ICT en Allemagne, a souligné que le contrôle de l’information empêchait toute évaluation indépendante du nombre de victimes comme de l’efficacité de l’aide apportée aux communautés tibétaines.

« Les personnes touchées par cette catastrophe méritent les opérations de secours et l’aide humanitaire les plus complètes possibles », a déclaré Gyatso. « Elles méritent également de pouvoir communiquer librement ce qui leur est arrivé. La transparence et l’accès indépendant devraient renforcer les opérations de secours, et non les entraver. »

Plaidoyer auprès de Pékin et mobilisation des gouvernements

Le plaidoyer d’ICT s’adresse à la fois aux autorités chinoises et aux gouvernements qui disposent de l’influence diplomatique et de la responsabilité nécessaires pour faire pression sur Pékin afin d’obtenir davantage de transparence.

Dans sa lettre adressée au secrétaire d’État américain Marco Rubio, ICT a demandé au département d’État de présenter publiquement ses condoléances aux personnes touchées au Tibet, d’exiger davantage de transparence sur le nombre de victimes et de personnes portées disparues, et de favoriser l’accès aux zones touchées pour permettre l’aide humanitaire et une couverture indépendante de la situation.

La dimension internationale de la catastrophe conduit déjà plusieurs gouvernements à intervenir. Le département d’État américain a publié des informations à l’intention des citoyens américains et signalé que des ressortissants américains étaient portés disparus en Chine et au Népal. Les autorités britanniques se sont coordonnées avec les autorités locales au sujet de ressortissants britanniques portés disparus, tandis que les missions diplomatiques lettone et canadienne ont demandé des informations aux autorités chinoises concernant leurs ressortissants. Ces démarches consulaires montrent l’intérêt direct des gouvernements à disposer d’informations fiables en provenance du Tibet. Les demandes publiques et documentées des gouvernements en faveur d’un accès indépendant et d’une communication complète des informations restent toutefois limitées, ce qui renforce l’appel d’ICT à dépasser la coordination consulaire au cas par cas et à faire pression collectivement sur la Chine pour obtenir davantage de transparence.

ICT appelle la communauté internationale, les États-Unis, l’Union européenne ainsi que les autres gouvernements et institutions à :

  • demander aux autorités chinoises de communiquer des informations complètes, rapides et vérifiables de manière indépendante sur les victimes, les personnes portées disparues, les dégâts et les besoins humanitaires ;
  • obtenir un accès véritable pour les journalistes indépendants, les organisations humanitaires internationales et les autres observateurs indépendants aux zones tibétaines touchées ;
  • garantir que les survivants, les familles des habitants touchés et les ressortissants étrangers puissent communiquer librement, retrouver leurs proches et partager des informations avec le monde extérieur sans subir d’intimidations ni de sanctions ;
  • demander un accès et une évaluation humanitaires indépendants par l’intermédiaire des Nations unies ;
  • demander aux Nations unies de procéder à une analyse des images satellite des zones touchées afin d’établir l’ampleur des destructions et d’identifier les besoins non satisfaits ;
  • fournir une aide aux Tibétains des deux côtés de la frontière ;
  • garantir aux familles la possibilité de retrouver leurs proches et de leur rendre hommage conformément aux traditions bouddhistes tibétaines ;
  • coordonner les informations consulaires concernant les ressortissants étrangers portés disparus et demander aux autorités chinoises de publier régulièrement des informations détaillées sur leur situation.

L’Administration centrale tibétaine (ACT) a lancé des opérations de secours d’urgence en faveur des communautés tibétaines au Népal et appelé les Tibétains en exil à contribuer volontairement par l’intermédiaire des Bureaux du Tibet et des bureaux des établissements tibétains. L’ACT a identifié l’établissement de Shabru et Timure, près de la frontière de Kyirong, comme faisant partie des communautés tibétaines les plus durement touchées du côté népalais. Cinq familles tibétaines de Timure auraient été emportées par les flots. Dans l’établissement tibétain de Rasuwa Geygheling, les 11 habitations ont été emportées par les inondations, selon l’ACT.

Sa Sainteté le Dalaï-Lama a présenté ses condoléances et attiré l’attention sur la nécessité de comprendre les causes profondes de la catastrophe. « Puisque cette région a déjà connu des catastrophes par le passé, celles-ci sont certainement les symptômes d’une cause plus profonde -qu’il s’agisse du changement climatique ou d’autres facteurs », a-t-il déclaré. « J’espère que des mesures appropriées seront prises, dans la mesure du possible, afin de contribuer à éviter que de telles catastrophes ne se reproduisent. »

Une alerte pour l’avenir

La priorité immédiate reste les opérations de secours et l’aide humanitaire, mais la catastrophe constitue également un signal d’alerte pour l’ensemble de la région himalayenne. Kyirong a connu ces dernières années plusieurs épisodes d’inondations et de perturbations liées à des catastrophes naturelles. Les précipitations extrêmes, la hausse des températures, la fonte des glaciers et du pergélisol, les séismes et l’instabilité des versants créent des risques qui se cumulent dans une région où les catastrophes ne s’arrêtent pas aux frontières politiques.

ICT appelle Pékin à soutenir une enquête scientifique conjointe, associant des experts régionaux et internationaux, sur les causes de l’événement du 26 août et sur la fréquence croissante des inondations dévastatrices. Les résultats devraient être rendus publics, et les évaluations des risques liés aux lacs glaciaires au Tibet devraient être accessibles au public. Aucun barrage ni projet d’infrastructure ne devrait être tenu pour responsable de cet événement sans éléments de preuve.

ICT appelle également à la mise en place d’un mécanisme permanent de partage des données sur les catastrophes entre la Chine et les États himalayens situés en aval, au renforcement de la surveillance en haute altitude et des systèmes d’alerte précoce, ainsi qu’à une participation réelle des communautés tibétaines aux décisions qui concernent leurs terres et leur sécurité.

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